«Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille. J'imaginais qu'ils ne péchaient que par ignorance[r165].»
Il disait une fois[r166]: «La noblesse, les bourgeois, les paysans, je dirais presque tout homme, pense connaître beaucoup mieux l'Évangile que le docteur Luther ou que saint Paul même. Ils méprisent les pasteurs, ou plutôt le Seigneur et Maître des pasteurs...
»Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont à la cour, ne leur en déplaise.»
On disait un jour à Luther que, dans l'évêché de Wurtzbourg, il y avait six cents riches cures qui étaient vacantes[r167].—«Il ne résultera rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de même chez nous, si nous continuons de mépriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si je voulais devenir riche, je n'aurais qu'à ne point prêcher... Les visiteurs ecclésiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient des gardeurs de vaches et de porcs. «Oh! répondirent-ils, nous avons besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer.» Ils croyaient pouvoir se passer de pasteurs.»
Luther prêcha dans sa maison, pour ses enfans et tous les siens, le dimanche, pendant six mois, mais il ne prêchait point dans l'église. «Je le fais, dit-il au docteur Jonas, pour acquitter ma conscience et remplir mon devoir de père de famille. Mais je sais et je vois bien que la parole de Dieu ne sera pas plus considérée ici que dans l'église.
»C'est vous qui prêcherez après moi, docteur Jonas, songez-y et acquittez-vous-en bien[r168].»
Il sortit un jour de l'église, indigné de ce que l'on causait[r169]. (1545.)
Le 16 février 1546, Luther disait qu'Aristote n'avait écrit aucun meilleur livre que le cinquième des Ethica; qu'il y donnait cette belle définition: Quod justitia sit virtus consistens in mediocritate, pro ut sapiens eam determinat[r170]. [Cet éloge de la modération est très remarquable dans la dernière année de Luther.]
Le chancelier du comte de Mansfeld qui revenait de la diète de Francfort, dit à la table de Luther, à Eisleben, que l'Empereur et le pape procédaient brusquement contre l'évêque de Cologne, Herman; et songeaient à le chasser de son électorat[r171]. Alors il parla ainsi: «Ils ont perdu la partie; ils ne peuvent rien faire contre nous avec la parole de Dieu et la sainte Écriture; ergo volunt sapientiâ, violentiâ, astutiâ, practicâ, dolo, vi et armis pugnare. Que dit à cela notre Seigneur? Il voit bien qu'il est un pauvre écolier, et il dit: Qu'allons-nous devenir mon fils et moi?... Pour moi, quand ils me tueraient, il faut auparavant qu'ils mangent ce que... J'ai un grand avantage; mon seigneur s'appelle Schefflemini; c'est lui qui dit: Ego suscitabo vos in novissimo die; et il dira alors: Docteur Martin, docteur Jonas, seigneur Michel Cœlius, venez à moi; et il vous nommera tous par vos noms, comme le Seigneur Christ dit dans saint Jean: Et vocat eos nominatim. Eh bien! soyez donc sans peur.
»Dieu a un beau jeu de cartes qui n'est composé que de rois, de princes, etc.[r172] Il bat les cartes, par exemple le pape avec Luther; et ensuite il fait comme les enfans, qui, après avoir tenu quelque temps les cartes en vain, se lassent du jeu, et les jettent sous la table.»