Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle qui n'en veut pas[74].»
Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.
Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour. Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'avoué (le capitaine de la ville)[75].»
Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de juger à mort.
Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour lui, miséricorde!...»
Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.
La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient de tuer l'auteur, et personne ne contredit.
Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi tenait à la gorge... Ce duc avait à peine épousé sa duché[76], que déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.
Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.
Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.