Le retour à la foi, la réforme des mœurs, amenés par la terreur salutaire de l'invasion, c'est toute la portée de sa tentative. Il se défend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou goûté les prophéties d'Évangile éternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le dogme. L'extrême tendresse de cœur qui éclate dans ses sermons ne lui permettait pas sans doute de toucher à l'Église malade. Il respecta tellement la vieille mère qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la respecte en la papauté même, souillée et écroulée. Il la respecte dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu surprendre en lui la moindre nouveauté.
Que fut-il donc? une idée? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur, la voix de la mort du pays.
Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achève. En attendrissant tellement le mourant sur lui-même, il peut finir son dernier souffle. Il révèle du moins le secret de son agonie.
L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en était à savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien qu'en le lui entendant proclamer elle-même.
Ce prophète de mort, docteur en l'art de bien mourir, eût-il un secret pour la vie? un moyen de résurrection? Ni pour l'État, ni pour l'Église. Au premier, il n'apporte que la résignation, qui confirme la mort en l'acceptant. Et à l'Église, il n'offre que le conseil (inutile pour les religions autant que pour l'individu) de retourner à sa jeunesse, d'être ce qu'elle fut, et de se réformer dans son idée originelle, tellement dépassée par le temps.
Il fut un vrai voyant pour la mort et le désespoir. Son erreur fut le songe de la restauration du droit par l'étranger. En son cœur pur, le vieux péché héréditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi à la justice étrangère, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour Dante, est l'Allemand, masqué du faux nom de César; pour Savonarole, le Français, sous son faux nom de très-chrétien.
«Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi clairement qu'on voit que le tout est plus grand que la partie.» Je le crois. Mais le présent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'idée du problème insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII? Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais point du tout naïve, et qui n'apportait à un tel jugement ni la lumière de l'âge mûr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais une avidité aveugle de plaisir, une fougue meurtrière de plaisir, de destruction?
Telle était cette France: jouir ou tuer. Elle n'était pas féroce par ivresse, comme les Allemands; ni âprement cruelle par avarice ou fanatisme, comme les Espagnols; mais plutôt outrageuse par légèreté ou sensualité, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accès de chaleur du sang.
Les Français eurent aussi de très-mauvais initiateurs en Italie, les Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus dans le pays, n'y comprenaient rien et le détestaient, qui s'y rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanité de leur barbarie. À la première rencontre, à Rapallo, près Gênes, les Suisses, pour faire les braves devant les Français, non-seulement tuèrent les hommes armés et combattant, mais des prisonniers qui se rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les nôtres ne voulurent pas rester au-dessous, ils imitèrent ce bel exemple, à la première bourgade qu'ils trouvèrent et emportèrent d'assaut. C'était aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tînt un seul jour devant l'armée royale, où était le Roi en personne.
Telle armée et tel roi, sensuel, emporté. Il s'était révélé dès Lyon, où il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et quand il les eut passées, quand le duc de Milan fut venu à sa rencontre avec un cortége de dames, il s'amusa si bien qu'on crut encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus à Asti et y tomba malade; les uns disent de la petite vérole, d'autres de la maladie nouvelle qui éclata cette année même, qui envahit l'Europe et qu'on appela le mal français.