«Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prédisait sans te nommer. Nous te recevons avec un cœur satisfait, avec un visage joyeux. Ta venue a exalté les âmes de tous ceux qui aiment la justice. Ils espèrent que par toi Dieu abaissera les superbes, exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux, tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour nous sur le bois de la croix. Néanmoins, ô roi très-chrétien! écoute mes paroles et grave-les dans ton cœur... Ne sois point l'occasion de multiplier les pêchés; protége l'innocence, les veuves, les épouses du Christ qui sont aux monastères. D'autre part, sois clément, à l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pécheurs dans Florence, il y a des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonné!»
Le sublime visionnaire, très-positif ici pourtant et d'une politique magnanime, demandait, avec plus de précision qu'on ne l'eût attendu, deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Français ne se fissent point haïr de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et, d'autre part, qu'ils épargnassent les ennemis de la France, les ennemis de Savonarole, les partisans des Médicis.
L'idée ne venait à personne que Charles VIII fût assez fou pour adopter précisément le parti contraire à la France pour ne pas profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.
Le roi ne répondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il refusa de dire comment il venait à Florence.
La nouvelle république, qui se recommandait de lui, qui venait de mettre ses lys sur le drapeau national, fut obligée à tout hasard de se mettre en défense à l'approche d'un si étrange ami. Chaque propriétaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de munitions, enfin se tint prêt pour un siége.
Cependant le petit peuple, sans défiance, va au-devant du roi avec de joyeuses acclamations; le clergé chante des hymnes. Lui, si bien accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance à la cuisse. Établi au palais des Médicis, il répond aux hommages des magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui. Gouvernerait-il par lui-même ou par les Médicis? C'était la seule question. Les Florentins protestèrent, et, des deux côtés, l'attitude devint très-menaçante.
Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence, cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces rues étroites où une armée peut, sans combattre, être écrasée des toits, commencèrent à songer. Le valet de chambre de Vesc, l'évêque Briçonnet, n'étaient pas gens à affronter une telle entreprise.
Et d'ailleurs que voulait le roi? Hâter sa marche vers Naples. Ils s'en souvinrent alors. Aplatis tout à coup, ils tombèrent honteusement à demander une somme d'argent, se contentant de rançonner la ville amie et alliée qu'ils désespéraient de prendre.
Mais cette somme, ils la voulaient énorme. Les Italiens, qui reprenaient courage, refusèrent net. L'un d'eux, arrachant le papier, dit: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» Enfin, pour cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne stipulant pour elle que le pardon de ses offenses.
Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tué Florence. Son passage devait y porter des fruits de mort. La république et le parti français devaient bientôt périr. On put savoir alors combien Savonarole était un vrai prophète, voyant profondément le vieux péché du peuple et sa fatalité. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait à Pise, et que ce jour-là mourrait l'État de Florence.