Enfin, en tuant son frère, il restait maître du bijou disputé par toute la famille: de la Lucrezia. Andalouse-Italienne, adorée de son père, celui qu'elle préférait de ses frères, c'était le plus doux, l'aîné, ce duc de Gandie; et ce fut, dit-on, la principale cause de sa mort. César se délivra aussi du mari de Lucrèce, du troisième mari. Toute jeune encore, elle en avait eu trois. Un noble de Naples, d'abord; son père, devenu pape, trouva l'alliance au-dessous de lui, prononça le divorce, la maria à un bâtard des Sforza. Puis l'ambition croissant, il la divorça encore pour la donner à un bâtard du roi de Naples. Ce mari avait suivi Charles VIII et ne voulait pas revenir à Rome, craignant cette terrible famille et la jalousie de César. Mais Lucrezia lui jura qu'elle le défendrait contre tous, et elle le fit revenir. En plein jour, sur les marches du palais, César le fit poignarder. Il n'était que blessé. Lucrezia le soigna, et la sœur du blessé préparait ses aliments elle-même, de crainte du poison. Le pape avait mis des gardes à la porte pour défendre son gendre contre son fils. César ne fit qu'en rire: «Ce qu'on n'a pas fait à midi, disait-il, se fera le soir.» Il tint parole. Le blessé étant convalescent, il pénétra lui-même dans sa chambre, en chassa les deux femmes, et le fit étrangler devant lui.

César avait de grandes vues sur sa sœur, et s'il lui fallait un mari, il ne voulait pas moins qu'un prince souverain. Il la mit en effet sur le trône de Ferrare, où elle fut l'idole des gens de lettres et l'inspiration des poètes, spécialement du cardinal Bembo.

Pour lui-même, il voulait une fille de roi. Il fit demander par le pape celle de Frédéric II, roi de Naples. Espagnol par son père, César eût préféré se marier ainsi dans la maison d'Aragon. Mais Frédéric eut peur d'un tel gendre; il croyait d'ailleurs, comme les Vénitiens, que cette fortune de fils de pape était viagère, et que, quelque haut qu'elle montât, elle n'aurait rien de solide, «et ne serait qu'un feu de paille.»

César, cherchant sa dupe, avait besoin d'un homme qui lui-même eût besoin de la cour papale, et qui eût toute son ambition à Rome. Cet homme fut Georges d'Amboise, qui venait de monter sur le trône avec Louis XII. Ce favori était d'église; César le fit faire cardinal et lui promit de le faire pape à la mort d'Alexandre VI, à condition qu'il l'aiderait à reprendre le patrimoine de saint Pierre pour s'en faire une royauté. Des deux côtés, rien que de facile. César, maître du pape, pouvait à volonté défaire et faire des cardinaux pour préparer l'élection. D'autre part, capitaine et gonfalonier des armées de l'Église, il n'avait pas besoin de grandes forces; il suffisait qu'on vît qu'il était l'homme de la France; la terreur, le fer, le poison, travailleraient assez pour lui.

Amboise passait pour un homme honnête et désintéressé. Il trouva ce plan admirable, ne voulant pas prévoir, sans doute, ni trop approfondir ce qui en adviendrait.

On avait déjà fait, par Briçonnet, la première expérience d'un cardinal-ministre. La seconde fut celle de Georges d'Amboise. Elles parurent si heureuses qu'on continua pendant cent cinquante ans. La grande raison politique pour mettre un prêtre à la tête des affaires, c'était qu'un homme sans famille, sans femme ni enfants, serait moins ambitieux, moins avide, et les mains plus nettes: tout au roi, tout à Dieu, ne demandant et ne voulant que sa petite vie en ce monde, comme disaient ces bons religieux mendiants.

Le nouveau roi, le cardinal d'Amboise, fut tellement désintéressé qu'il ne voulut jamais qu'un bénéfice, l'archevêché de Rouen. Ce pauvre homme, à sa mort, laissa vingt-cinq millions. Toute sa vie il eut secrètement une grosse pension de Florence, de quoi il fit l'aveu au roi à son lit de mort.

Les étranges histoires de César n'étaient nullement secrètes. On savait que l'ex-cardinal était un homme d'exécution, dont il ne faisait pas bon d'être l'ennemi. Et il ne semble pas que cette réputation lui ait nui beaucoup près du roi ou de l'honnête ministre. On le regarda d'autant plus à la cour de France quand il fit son entrée. Sa mine haute et sa beauté tragique brillaient fort dans un somptueux costume de velours cramoisi brodé de perles sur toutes les coutures. Et toute sa suite était de même: chevaliers, pages, et jusqu'aux mules, tout aux mêmes couleurs, dans le même velours et la même magnificence. Un bruit qui courut imposa aussi, et fit croire d'autant plus qu'il fallait compter avec lui. Un évêque indiscret, qui avait parlé chez le roi d'une chose que César voulait cacher, mourut subitement.

Il ne pouvait être mal reçu. Gracieux messager de l'Église, il apportait la bulle de divorce dont Louis XII avait besoin pour quitter la fille de Louis XI et épouser Anne de Bretagne. On le combla. Comme il avait été cardinal de Valence en Espagne, pour le nom et la rime on lui donna Valence en Dauphiné. Le voilà duc de Valentinois, avec trente mille ducats d'or, payés comptant, et vingt mille livres de rente (qui en feraient deux cent mille); de plus, chose inappréciable, une compagnie de cent lances françaises, c'est-à-dire le drapeau de la France, la terreur de nos lys, affichés à côté des clefs pontificales. C'était lui livrer l'Italie.

Regardons bien en face, contemplons la dupe qui, dans un pareil temps, put croire à la parole d'un pareil homme, qui ne devina pas d'ailleurs qu'un pouvoir si haï, tenant à la vie d'un vieux pape, n'aurait le temps de rien fonder, rien que l'exécration du monde et le mépris de la France.