Le roi, bavard et imprudent, déclamait à tout venant contre Venise. Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait aussi tellement nécessaire à la France, qu'elle ne put jamais se persuader que le roi eût la pensée sérieuse de la détruire, encore moins qu'il réussît à former une ligue de l'Europe contre elle, contre un État inoffensif qui couvrait la chrétienté à l'Orient, et seul luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinément les offres de Maximilien, et resta alliée fidèle de la France qui ameutait le monde contre elle.
Comment expliquer la persévérance étonnante avec laquelle le roi, de traité en traité, pendant plusieurs années, allait animant tout le monde contre Venise, c'est-à-dire pour l'Autriche, à qui Venise fermait l'Italie? Louis XII n'était point de nature à haïr longtemps. Sa conduite en ceci ne s'explique que par la ténacité bretonne de la reine, fixée au mariage autrichien et zélée pour son futur gendre. Les rois tendaient à devenir une famille, et l'esprit de famille, très-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le cœur d'Anne autant que le souvenir romanesque de Maximilien.
Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises, Margot, comme elle s'appelait elle-même, la forte tête de cette maison, la Flamande rusée qui contribua tant à sa fortune.
Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a buriné pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au portrait du maître. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre comme l'âpre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches des précipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire à atteindre. Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur; il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une course, un hallali perpétuel. On le voyait, mystérieux, courir d'un bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagnant sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur à cent écus par jour.
Qui le poussait ainsi de tous côtés? le démon de vertige qui pousse le chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un César demandant des millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation fébrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang? Autrichien-Anglo-Portugais, il était croisé de toutes les races de l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, étaient très-propres à faire des fous.
Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter définitivement les Pays-Bas, où sa nature était antipathique, et de les confier à sa fille Marguerite.
Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette médiocrité forte, rusée, patiente, qui a caractérisé cette maison avec un équilibre de qualités extraordinaires, qui l'a rendue si propre à réussir, à concilier l'inconciliable, à exploiter surtout l'entr'acte du XVIe siècle à la Révolution française. Cette maison de génie moyen a dû primer, avec la non moins médiocre maison de Bourbon, dans la période diplomatique, long jour crépusculaire entre ces deux éclairs: Renaissance et Révolution. Nos frères avaient des noms très-significatifs pour les mauvais mystères d'alors, pour cette politique de famille et d'alcôve; cela s'appelait les intérêts des princes et l'intrigue des cabinets.
De bonne heure Marguerite jeta sa poésie et se fit Margot la Flamande, la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait été élevée chez nous comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoyée, à sa grande douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle épousa l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie, qu'elle aima éperdument, et qui mourut; elle a bâti une église de trente millions sur son tombeau. Elle fut dès ce jour un homme, et telle elle est restée. Avare pour son église, joujou prodigieux de sculpture, où travaillèrent de longues années les grands sculpteurs de l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du cœur, et cette avarice pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'étonnantes collections, elle fut toute aux affaires de famille, au ménage, faisant à la fois des confitures pour son père et la ligue de Cambrai.
Cette bonne femme a tramé trois choses qui restent attachées à son nom:
Elle berça, endormit, énerva le lion belge, entre l'époque des guerres de communes et des guerres religieuses;