Où fut l'âme de l'Italie au XVIe siècle? Dans la placide facilité du charmant Raphaël? dans la sublime ataraxie du grand Léonard de Vinci, le centralisateur des arts, le prophète des sciences? Celui-ci, toutefois, qui voulut l'insensibilité, qui se disait: «Fuis les orages,» il a, qu'il le voulût ou non, laissé dans le Saint Jean, dans le Bacchus et la Joconde même, dans le sourire nerveux et maladif que ces têtes étranges ont toutes aux lèvres, une trace douloureuse des tiraillements de l'esprit italien, de cette fièvre de maremme qu'il couvrait d'hilarité fausse, du badinage plutôt léger que gai de Pulci et de l'Arioste.

Il y a eu un homme, en ce temps, un cœur, un vrai héros.

Avez-vous vu dans le Jugement dernier, vers le milieu de cette toile immense, celui que se disputent les démons et les anges? Avez-vous vu dans cette figure et d'autres ces yeux qui nagent et s'efforcent de regarder en haut, l'anxiété mortelle de l'âme, où luttent deux infinis contraires?... Images vraies du XVIe siècle entre les croyances anciennes et les nouvelles, images de l'Italie entre les nations, images de l'homme d'alors et de Michel-Ange lui-même. Ce tableau, œuvre savante et calculée de sa vieillesse, mais si longuement préparé, montre ainsi des parties naïves, jeunes, spontanées, arrachées du cœur même, et sa révélation profonde.

On l'a dit à merveille: «Michel-Ange fut la conscience de l'Italie... De la naissance à la mort, son œuvre fut le jugement.» (A. Dumesnil: l'Art italien.)

Il ne faut faire attention ni aux premières sculptures païennes de Michel-Ange, ni aux velléités chrétiennes qui ont traversé sa vie. Dans Saint-Pierre, il n'a guère songé au triomphe du catholicisme; il n'a rêvé que le triomphe de l'art nouveau, l'achèvement de la grande victoire de son maître Brunelleschi, devant l'œuvre duquel il a fait placer son tombeau, afin, disait-il, de la contempler pendant toute l'éternité. Il a procédé de deux hommes, Savonarole et Brunelleschi. Il n'est ni païen, ni chrétien. Il est de la religion des Sibylles, de celle du prophète Élie, des sauvages mangeurs de sauterelles de l'Ancien Testament.

Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien après), c'est d'avoir mis dans l'art la chose éminemment nouvelle, la soif et l'aspiration du Droit.

Ah! qu'il mérite d'être appelé le défenseur de l'Italie, non pas pour avoir fortifié les murs de Florence à son dernier jour, mais pour avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montré dans l'âme italienne, suppliciée comme une âme sans droit, la triomphante idée du Droit que le monde ne voyait pas encore.

Rappeler ses origines, c'est dire pourquoi seul il put faire ces choses.

Né dans une ville de juges (Arezzo) dans laquelle toutes les autres allaient chercher des podestats, il eut un juge pour père. Il descendait des comtes de Canossa, parents des empereurs qui fondèrent à Bologne, contre les papes, l'école du droit romain. Il ne faut pas s'étonner si sa famille le doua en naissant du nom de l'ange de justice, l'ange Michel, de même que le père de Raphaël nomma le sien du nom de l'ange de la grâce.

C'était une race colérique. Arezzo, vieille ville étrusque, petite république déchue, était méprisée de la grande ville de banque; Dante lui donne un coup en passant. Un des sujets les plus ordinaires des farces italiennes était le podestat, représentant impuissant de la loi dans les villes étrangères qui l'appelaient, le soldaient, le chassaient. Tout le monde en Italie se moquait de la justice. Il fallait un effort héroïque, comme celui de Brancaleone, pour faire respecter le glaive du juge. Il lui fallait un cœur de lion pour exécuter lui-même, étranger et isolé, ses jugements contestés de tous. Michel-Ange eût été un de ces juges guerriers au XIIIe siècle. Il était du cœur, de la taille des grands Gibelins de ce temps, de celui que Dante honore sur sa couche de feu, de l'autre à la face tragique: «Âme lombarde, quel était le lent mouvement de tes yeux? On aurait dit le lion dans son repos.» (A guisa di leone quando si posa.)