L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en Italie.
On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et fraternelle.
Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant, il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie qui, d'un coup d'œil de femme, vit qu'il était né pour plaire et monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse. Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui écrivait plusieurs fois.
Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle. La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui surprend l'esprit, charme, emporte le cœur. Soliman, lui ayant fait épouser sa sœur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»
Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs le mènent de la même manière.»
Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause principale, la persécution des Maures et leur expulsion.
Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des Communeros. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles: les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition, entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires. Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils passent à travers les coups et les lapidations.
Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes espagnoles vont à la chasse aux hommes.
Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs sépultures mauresques, la vie, et la mort même!
En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.