Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.

Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que par la nature qui ne change pas.

Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut, innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire, le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts, elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous n'existons pas.»

Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y cachent, et il ferme les yeux.

Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la nature!

Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le dogme du salut par l'unique foi au Christ qu'ils reçurent au XVIe siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, au contraire, le salut dans les Œuvres et dans le travail.

Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.»

Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent et les tiennent sous leur froid regard.

Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux, leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois, bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la petite frileuse (freïdouline), qui semble regarder aux glaciers, compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer toujours.

Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes, subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.»