Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable. Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla, donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là, innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur enseigna par son exemple une réserve plus habile.

Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang, était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce, disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas avec lui la même ouverture de cœur qu'avec un époux de son rang.»

Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.»

Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce; d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine de Navarre, hérétique et luthérienne.

Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche, selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage. La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable, plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de France.

Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre l'ascendant à la sœur du roi, relever le parti antiespagnol sur les ruines de Montmorency.

Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.

Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée, et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud.

Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé. François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.

La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30 mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée. Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des choses.