Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or.
L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu. Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était une fille (Marie la Sanguinaire). Ces dix années d'Henri, de dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans l'étourdissement du sport, la vie à cheval, taciturne et bruyante pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.
Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux, surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une espèce d'armée de quelque mille chevaux.
Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit ces efforts. Ces juges étaient les dames.
Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France, fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages amours.
Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante. Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.
La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour. Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus. L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour, s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon.
Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse, spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement, mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.»
Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.
Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots: «Non inferiora secutus (Je ne suivrai rien d'inférieur).»