La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les Granges de Sforza, soit la Pouzzole du roi de Naples, et autres lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires, dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les virent les premiers, en ont fait des tableaux émus.

Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre, entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs, mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu.

Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs.

Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre ou des Alpes aux neiges éternelles.

L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux, d'un soave austero dont on se défie peu, mais trop puissant sur l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves.

Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes. Leur grâce est tout esprit.

C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant, le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du cœur qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un contagieux frémissement.

Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui). Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans la lumière.

François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.

Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les travaux et les veilles de ce prince si laborieux.