Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents, que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier, elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église. Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le cœur lui retomba à sa bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur, l'appareil de la royauté; paraître, pour elle, était plus qu'être, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait, de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de Guise.

Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé.

Ce petit galant, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par sa galanterie française, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange:

Ce petit homme tant joli,
Qui toujours chante, toujours rit,
Et toujours baise sa mignonne,
Dieu gard' de mal le petit homme.

Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours trompée. La demoiselle de Rouhet trompe Catherine pour le roi de Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante, et la réforme était perdue.

Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin, Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà, qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection protestante.

La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua pas de s'y prendre.

L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent. Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se risque pour eux!»

Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui, reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait, que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.

Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté, flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait le protestantisme.