Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa, observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.
Jarnac, étant l'assailli, avait droit de proposer les armes. La question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les mouvements du bras jadis blessé.
Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie. Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse, l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme terrassé, qu'on appelait miséricorde, parce qu'au moment de doute où le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au ventre.
Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans cette journée chaude, pour un combat à pied.
La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer, abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.
Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes usitées alors.
La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur. Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises, avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.
Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave circonstance qui bien plus droit encore saisit son cœur et dut lui faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.
Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait découvrir, est tel:
Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions de la charge de colonel de l'infanterie française.