Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.

Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny; ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.

Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé, bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière. Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles de cuivre, appuyée et couchant en joue.

Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire; protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.

Ce fut, en mascarade, le Mystère des trois mondes, comme on fit jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes, voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute l'assistance.

Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs, avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.

La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).

CHAPITRE XXIII
BLESSURE DE COLIGNY.—CHARLES IX CONSENT À SA MORT
22-23 Août 1572

Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent échanger dans ce monde.

Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.