Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible.
Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit avaler.
C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours, Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur coupait le pain du roi, on le leur mît dans le cœur; que, de commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs, officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux? La parole du roi de France, révérée chez les infidèles et jusqu'au bout de la terre! la parole de gentilhomme, de l'hôte féodal, la sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes et l'attente d'un combat sanglant.
Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine de Navarre:
«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre auprès ma sœur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la révérence, ma sœur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma sœur lui dit qu'il n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que, sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse coucher. Ma sœur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue.
«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer l'œil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses gentilshommes aussi.
«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre! Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût guéri.
«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang. M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma sœur, où j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous deux.»
Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi. Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua à faire croire qu'il l'avait toujours médité.
Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, les achevaient.