Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à l'art, quelle œuvre opposerait-il à la grande construction morale que bâtit le XVIe siècle?

La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts.

Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au sommet?

Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point rouge, la Saint-Barthélemy.

Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux. Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut promis pour le 24.

Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins, par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui, lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui, d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome, d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer. Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense, implacable et terrible.

Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.

Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent, s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et grave d'un grand homme et d'un vrai héros.

Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience.

J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci, qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut traversé, pâlit devant ce cœur, où rien, au dernier jour, ne restait que Dieu et Patrie.