En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on prit le roman.

L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant cette influence, le roman avait commencé.

Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler Lorraine, et prirent le nom d'Anjou. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. Mais se nommer Anjou, c'était promettre plus que les livres de la Table ronde.

Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui ruine la France pour manquer l'Italie.

Puis vient le fameux roi René d'Anjou, le bon et le prodigue, souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré par sa femme, etc., etc.

Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal passé dont ils faisaient leur point de départ.

Avec le mot Anjou, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.

Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux Pays-Bas.

Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.

Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la sœur des Guises.