Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant.

Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode espagnole qui la sauvait. Elle crut que les Exercitia étaient un livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau privilége de Paul III pour répandre partout le livre; et, au-dessous, la recommandation de la Société de ne pas le répandre, de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.

Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie d'oraison fut vide de toutes formes et images,» et qu'elle n'adora qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par Loyola, la piété doit sans cesse imaginer et faire appel aux cinq opérations des sens.

On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie du cœur sanglant.

Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.

Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape, Ignace écrit ses Exercices et les applique, commence ses sociétés dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des dominicains.

En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.

Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne, moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout pour aller aux enfants.

Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible; elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du monde.

Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol; l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils perdaient l'infini du roman.