«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?» (Alfred Dumesnil, Vie de Bernard Palissy.)
Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous avançons d'un cœur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?»
Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que, dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire, une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à la mort.
Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient chrétiens.
Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.
Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en 1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.»
Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un, laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de latin.
Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant.
On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait:
Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos?