La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique médaillon italien (Trésor de Num.), pièce admirable qu'il faut rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.
Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra des Valois.
François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas. Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un nez camus complétait cette figure royale.
Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart (pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier. Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine, transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'œil vif, mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme, troublait tous les cœurs.
En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue, avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les panneaux.
Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,—que du second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se faisait à l'idée d'en changer.
À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI, avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre, une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France.
Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge, bref, le chassant avec honneur.
La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre, premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter Coligny.
Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme! Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble, commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.»