Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe) parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul possible.
L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti.
On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le Rhin.
Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion, ils n'auraient pu la décliner.
Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius.
Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence des reîtres et lansquenets du Rhin.
L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine; et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II répliqua que, pour la foi, il donnerait secours à quiconque le demanderait.
Ce quiconque était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II vînt en personne en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le sommer au nom de Dieu. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.
Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade, que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire. La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée, tarissante.
Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un faux jour, les fît méconnaître par les luthériens.