Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son blême chancelier Cheverny.
Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?—D'une fièvre, Sire.—Qui la lui a donnée?—Vous, Sire. La dernière fois, vous ne voulûtes lui donner aucun ordre...—Hélas! je l'aimais tant! Il aurait dû me faire parler...»
Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.
L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.
Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non plus. Les Seize, les moines et les curés criaient si fort que Mendoza fut trompé et trompa son maître.
On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre garnison espagnole.
Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le Conseil d'union gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple, qu'allait-il faire?
Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le courrier de la Ligue, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II: «Les vœux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de sa postérité, et se choisisse un gendre.»
Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on prêcha le massacre.
Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine, plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher, plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par sauter de sa chaire, pour prendre un politique et le manger à belles dents.