C'était un chœur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait: «Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon cœur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, autre affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y pourvoir.»
Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre. Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le donne.» Le prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, frappé à la tempe, il assassina le fou.
Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.
CHAPITRE XXIII
MONTAIGNE.—LA MÉNIPPÉE.—L'ABJURATION
1592-1593
Le catholicon d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer d'être aussi ridicule que lui.
Le catholicon parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils voyaient et se firent historiens.
Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dénigrent la drogue du catholicon, c'est visiblement pour vendre leur drogue, qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon cœur, s'ils ne croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? Quel? la royauté nouvelle.
Plus vrais encore, historiques sont les Essais de Montaigne! Ils disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes: «Plus de rien. Assez de tout.»
Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580, naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'œil en 1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il revienne toujours comme une risée discrète des vaines exagérations, des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, une satire implicite du prodigieux rictus des aboyeurs catholiques et de l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.
Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?—Pour mes amis, pour ma famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de publier l'œuvre confidentielle sous deux formats à la fois, le petit format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour Paris.