L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin; elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la justice, la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre, c'est le mariage, la femme, ce nœud essentiel des mœurs et de la vie.
La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme. Non pars, sed totum. L'éducation de la femme occupe le grand Luther, et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»
CHAPITRE IV
DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT
1573-1574
Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive étincelle, la Gaule et France d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici, seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.
Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne. Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade, malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.
Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont féconds, mais pour la mort seule.
De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires, secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez, assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier. Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»
J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble qu'on ait mis la sourdine.
Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite. Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége, du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.