Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour ses pensionnaires, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.
Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.
Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid, et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis (avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se déclaraient contre l'invasion espagnole.
On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec les prêtres espagnols (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus, dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple, quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).
Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative, pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une impulsion anonyme.
Trait particulier de l'époque, la personnalité périt. Il faut chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.
Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1o Malgré Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en Angleterre (1578); 2o Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).
Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur? Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.
Dirai-je au Gesù de Rome? Mais l'action principale est bien autant à Paris.
Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants. Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.