Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme d'inertie les arrêtait, celle du parti politique, qui, sans même remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.

Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.

Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561 de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés, objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues, comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on prît les armes. Le prévôt des marchands alla demander secours au Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils payeraient au moins dix années encore.

Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse, était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile, intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses. À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral, d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient d'Allemagne.

Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara l'œuvre du président Brisson, la première codification de nos lois, appelée le Code Henri.

Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.

Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.

Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis XII.

Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement. Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait parfaitement. Il réunit tout contre lui (Guerre des amoureux, novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du vert galant.

Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou. Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de sa faiblesse pour les hérétiques (26 novembre 1580).