Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le cœur de Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune Antonio Perez!
Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.
Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde par la grandeur et l'audace de ses entreprises?
Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).
Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui pourtant parut si nouveau: que les rois sont faits pour les peuples, et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois. Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un peuple, contre le premier roi du monde.
La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.
Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV, Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580, son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique, visaient à lui ôter la vie.
Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.
Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais. Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant, l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.
Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés, le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais passé un jour sans prier pour la reine.—«Pour quelle reine?» lui dit-on.—«Pour la reine Élisabeth.»