Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres et des assassinats.

On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme; le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à faire tuer le prince d'Orange.

La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.

Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de les recevoir en Hollande malgré les États généraux.

Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises et du prince de Parme pour assassiner Alençon.

Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant mieux.

Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie. Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté, voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.

Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de cœur et de morale, la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde d'indignation, réveillé tous les cœurs. Il n'en fut pas ainsi. L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de Parme, n'en poursuivit que mieux son œuvre stratégique sur les Belges, abattus, effrayés et lassés.

Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour, n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative, audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).

Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims, le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.