Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le cœur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre Élisabeth.
Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand peuple uni, déterminé à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, cette attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et portée sur le cœur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne durent trouver guère que des fous.
Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois; plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart, étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.
L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, on n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain. Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses scrupules.
Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda à voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin catholique qui le dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord, ne connut pas Parry; puis le connut, mais ne se souvint pas qu'il lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait chapitré fort et ferme, détourné de son crime. C'était la finale ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.
Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une machine contre Élisabeth.
Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. Il donna un congé à un brave catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le hasard voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le hasard voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prêtres, un docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît; il s'y mêla et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à faire: c'était de tuer Élisabeth (State trials).
Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on voulut.
Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la reine.
Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient nécessaires: 1o il fallait que Mendoza leur donnât des troupes espagnoles, les catholiques anglais étant trop peu nombreux; 2o il fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une invasion espagnole qu'ils redoutaient. En d'autres termes, les Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner, manquer de tout.