Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient, conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes, qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, à sa chère souveraine, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui tend à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet 1586.) À quoi Marie répond sans hésiter: «Il faudra mettre les six gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.)
Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le remercier les agents de Walsingham.
Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir promptement, sur-le-champ, etc.
Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à Farnèse en Flandre, et c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra à Farnèse l'ordre de départ, de sorte qu'Élisabeth tuée, dans cette crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, il y aurait eu cinq ou six jours perdus avant que le secours espagnol mît à la voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.
Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois. Elle en fut renversée.
Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.
La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et que Marie avait dicté.
Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises; qu'elle était venue en Angleterre sans y être forcée. Ceci était très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur, Castelnau, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre, elle conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir.
Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne pas connaître Babington, puisqu'elle ne l'avait jamais vu, soutenant même qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point répondu. Elle prit Dieu à témoin qu'elle n'avait jamais consenti à ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre.
Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine! Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des martyrs, des héros de la vérité!