Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent violent du midi, qui les mit bientôt, hors du canal, dans la mer du Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où le gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les côtes d'Irlande.

En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!

Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi, traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit moralement atteint pour toujours.

Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était commune au monde catholique.

Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils en furent atteints, blessés. Si l'Armada avait vaincu, qui aurait osé les frapper?

Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans Lisbonne, c'était à Philippe à trembler.

Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention de la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le rayonnement de sa beauté.»

Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle «la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»

CHAPITRE XV
LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA
Mai-Août 1588.

Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de l'affaire d'Angleterre.