Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?... Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!»
Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher, devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en Europe, c'était celui du fils de Jacques Ier. L'orgueil royal et maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi. Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande conquête religieuse de l'Angleterre.
Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour l'institution nouvelle.
Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.
Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le roi Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et, pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de Gênes.
La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.
Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois.
Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion du despotisme. Son fils Charles Ier, quoique bon anglican, était dans cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, qui les tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher fortement les catholiques anglais et s'en faire une armée contre la constitution, c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le favori de Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid demander la princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie, annonce partout le mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les oiseaux voyageurs, le prince et Buckingham, se trouvent brusquement envolés.
Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu. C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome. Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie principauté.
Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait prendre l'air à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois. L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'église en église.