Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte entre mes bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure

Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates, qu'il savait être le plus de son goût, ce que vous remarquerez avec votre prudence, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si on le disait complice de Zamet, il pouvait répondre: «Au contraire, le premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de Sully.»

Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés. Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «Hic est manus Dei.»

Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire, s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.

Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.

Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face terrible qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; vingt mille personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et laissèrent cette affaire à Dieu.

Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans ses mémoires, une froide lamentation.

Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi; mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour Fontainebleau.

Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle, maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre, Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»

Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande grâce.