Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme, soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra, en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.

Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage, et bon bec!... Ils ne savent rien.»

Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même, le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau, disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»

Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait lentement. Et c'était là le nœud même de la question; le roi de Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.

Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts, et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs), il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence, relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore après dîner.

Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron, Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la tranquillité de sa régence future.

La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1o Que Sully décida la mort; 2o qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier mot à sa femme dans une lettre confidentielle.

Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.

On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la porte, et lui dit d'un ton à fendre le cœur: «Adieu, baron de Biron!»

C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des souffrances, et vingt années de souvenirs.