Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend; il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne cachait pas ses perplexités.

Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante et de vie légère, était pourtant un bon cœur, charitable, humain. Dès ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière, elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre elle-même.

Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument. Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre et la guerre civile.

Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires, spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on disait de Nostradamus, où le lionceau fugitif devait trancher les jours du lion.

L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le traité de guerre. Par trois armées à la fois et trois généraux protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée déjà en Champagne.

Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon pria en vain, supplia, le roi tint ferme.

Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours. Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine en le fourrant dans un trou, d'où on le tira le soir.

La reine avait le cœur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»

Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le cœur très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était altière et vindicative. Pour la vendetta italienne, ce n'eût pas été trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, pour le lendemain, de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la campagne.

Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard, et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce que je dois faire.... Allez en paix, et priez Dieu.—Mais, mon père si l'on tue le roi?...—Mêlez-vous de vos affaires.»