Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé: «Un homme qui voudrait tuer un roi, devrait-il s'en confesser?» Un Cordelier auquel il parla en confession de cet homicide volontaire (sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait. C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller le fou.
Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la communion, il sentit qu'un cœur tout plein d'homicide ne pouvait pas recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.
Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.
Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra au cœur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement le chemin de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un Ecce Homo, dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.
De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné un cœur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le ciel, il traverserait tout danger.
Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris. Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.
Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reçurent l'avis, mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les noms (sans doute de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en veut savoir davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.
Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.
Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort. Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme Coligny, quand il fut tué.
La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se souvint de la prière, et il essaya de prier.