Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.

La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait plus que des larmes, avait ému son cœur, et elle lui inspira de grandes paroles, dignes de la Nuit du 4 août.

Ce magistrat demande trois choses: 1o qu'on ne paye plus le droit qui garantissait l'hérédité des charges; 2o que la taille soit réduite à celle d'Henri III; 3o que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les demandes, sursoie au payement des pensions.

L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet, proposé par M. de Mesmes, l'abolition expresse de la vénalité des charges.

Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions, qu'on n'occupât le roi que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!

«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ... Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement qui a fondé la monarchie ...»

Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des pensions, qui est de cinq millions!»

Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur ... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable, que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis convaincu de mensonge!»

Cette voix, sortie du cœur du peuple, donnait courage au Parlement. Dès le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces bravi, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces. Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs salles. Le duc resta maître du champ de bataille.

La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, fut chassée par eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.