Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le peuple.
C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons 89.
Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa leçon apprise, ordonne au Tiers État de faire excuse à la noblesse.
Et il ordonne au Parlement de cesser les poursuites contre son cousin le duc d'Épernon.
Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le Tiers avait l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.
Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa, n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il assura la cour de sa protection.
Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus vite.
On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle agressif. Il menaça d'écrire aux provinces si on ne donnait prompte réponse à ses propositions. Enfin, il demanda qu'on lui communiquât l'état des finances.
Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'Astrée de d'Urfé et de la Philothée mignarde de saint François de Sales. «Les finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ... Gardons-nous d'y toucher ...»—À quoi un membre du Tiers dit vivement: «Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»
Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.