CHAPITRE XXIII

FIN DE LA FRONDE[26]—COMBAT DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE
1651

La Fronde est réputée, non sans cause, pour une des périodes les plus amusantes de l'histoire de France, les plus divertissantes, celle où brille d'un inexprimable comique la vivacité légère et spirituelle du caractère national. Cent volumes de plaisanteries! toute une littérature pour rire! Des bibliothèques entières de facéties! n'est-ce pas régalant? Et on en retrouve tous les jours. En voici quelques-unes qu'un jeune savant, M. Feillet, vient de retrouver à la Bibliothèque:

«Il n'y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse exprimer, point d'oreille qui puisse entendre ce que nous avons vu (à Reims, à Châlons, Rethel, etc.). Partout la famine et la mort, les corps sans sépulture. Ceux qui restent ramassent aux champs des brins d'avoine pourrie, en font un pain de boue. Leurs visages sont noirs; ce ne sont plus des hommes, mais des fantômes... La guerre a mis l'égalité partout; la noblesse sur la paille n'ose mendier et meurt.... On mange les lézards, des chiens morts de huit jours....»—Ailleurs, en Picardie, on rencontre un troupeau de cinq cents enfants orphelins et de moins de sept ans.—En Lorraine, les religieuses affamées quittent leur couvent pour mendier. Les pauvres créatures se donnent pour un morceau de pain (1651).

Nulle pitié. Une guerre exécrable, acharnée, sur les faibles. Une chasse épouvantable aux femmes. En pleine ville de Reims, une belle fille chassée par les soldats dix jours de rue en rue; et, comme ils ne l'attrapent pas, ils la tuent à coups de fusil. Près d'Angers, à Alais, à Condom, sur toutes les routes de Lorraine, tout violé, femmes et enfants, et par des bandes entières, à mort! Elles expirent, noyées dans leur sang.

Quoi de plus gai? Le duc de Lorraine, ce chevalier errant qui préféra la guerre au trône, régale les nobles dames de ces récits honnêtes; son armée galante, dit-il, est la providence des vieilles, etc. (V. Haussonville).

Condé, sur un grand champ de mort, avait montré aussi une étrange gaieté: «Bah! ce n'est qu'une nuit de Paris.»

Qui donne les détails de famine que l'on a vus plus haut? Principalement les missionnaires envoyés de Paris par Vincent de Paul pour porter à ce pauvre peuple les aumônes des dames charitables. Secours minimes, en tout, six cent mille livres en six années.

En Picardie, on donne trois cents livres par mois pour dix-huit cents personnes; donc, pour chacune, trois sous et demi par mois.

Vincent fut admirable, quelque peu qu'il ait fait. Ce qui étonne seulement, c'est qu'ayant tant de cœur, dans ces extrémités qui font tout oublier, il n'oublie pas son caractère de prêtre, et fait de la confession catholique une condition de l'aumône. À sa recette des soupes économiques que l'on distribuera aux pauvres, il ajoute qu'en distribuant on leur lira des prières en latin, des Pater, des Confiteor, des Ave, des Credo, et qu'on les leur fera «répéter et apprendre par cœur.» Mais quoi! si cet homme affamé est luthérien, calviniste, anglican, faut-il qu'il meure? faut-il qu'il abjure pour manger?