Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre. Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de leurs surveillants ecclésiastiques.

Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble, un supplice que l'on voulait lui infliger.

Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont frappés!

Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement étaient des tribus pastorales, de mœurs très-pures, d'un caractère fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique, les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.

Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui dire seulement: «Repens-toi!» (Théâtre sacré des Cévennes.)

La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière, insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes, dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense, ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités. Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même.

Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde, gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année (88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit de partout.

On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les jeunes cœurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot mystérieux: «Mon enfant!»

Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur, voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.

Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné. Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent, tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (Mon enfant, je te dis... Mon enfant retiens bien, etc.). Tantôt répond le peuple et l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.