Dans les Fâcheux, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête, sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17 août).
On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.
Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta. Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il eût pu l'arrêter partout.
On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part, par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an (somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète, tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien chez les dames du parti dévot.
On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.
Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle de Colbert ne le permit pas.
Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma à Pignerol jusqu'à sa mort.
Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers, qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables. La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un mois. Appel du roi au peuple dans toutes les chaires des églises, pour qu'il dénonce les abus.
La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager, rassurer les dénonciateurs. On frappe en haut, en bas.
Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes, rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.