Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté, de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la Vallière qui n'osait pas pleurer.
La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un cœur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame, mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du roi la fureur du parti dévot.
Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée, minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit Monsieur, la honte et l'argent.
Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste, se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre impossible dans l'avenir.
Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque affreux faux pas.
Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise. Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.
Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette impiété l'amusait.
Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours. Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.
Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant la sœur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif dans ce fat (du Misanthrope), l'homme si content de lui et si futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits. Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon sans tête, qui ne fit rien que voltiger.
Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame? comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot. Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.