Les Fâcheux, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait, disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière aimait tendrement et comme un père.

De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée, devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela. Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette l'âme aux hasards de la fantaisie.

Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe, avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre, et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.

Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs sœurs. Le roi, beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales, agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de Madame et du roi.

Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit possession et l'obligea de la prendre au sérieux.

Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son chef-d'œuvre de l'École des Femmes, l'œuvre la plus personnelle qui soit sortie de son génie.

La Critique, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi (juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière, court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de l'Empereur.

Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé une douleur plus amère encore. Il défendit les enlèvements d'enfants. Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie, qu'à cet horrible édit de tolérance ils ne se soumettraient jamais.

Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit, exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens. On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi, sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc., déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas, l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son en cas.

Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut sûr d'elle, et elle eût tout son cœur.