On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6 juillet).
Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.
Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.
Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce grand éclat n'était pas d'un bon signe.
Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale. Le roi n'osa l'aimer.
Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.
Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.
Il avait choisi pour emblème une fusée, pour aller au plus haut. Il déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue; il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main, assaisonnait la bassesse par l'impertinence.
Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or, Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance. Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan, homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau) la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le peintre, en appelant ce portrait-là la charité, a l'air de se moquer de nous.
Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette rieuse pour le divertir.