La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les contrefaisait une à une.
Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.
Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille, où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne. Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre (28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et remporta un succès trop facile.
On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde. Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de seconder Louis XIV.
Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre. À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons, et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent. Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade encore d'esprit.
Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan, esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients, s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches. Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.
Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres. Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à cause de Tartufe, et la jeune pour le Misanthrope. La ville bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.
Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il s'acharnait à faire jouer Tartufe. C'est en vain qu'il avait cousu à la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du Tartufe!..
Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de bâton.
Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.