Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... mais par mégarde.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais manqué.»

L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet, qui ne la quitta point, surprit le mot poison, l'arrêta et lui dit: «Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion. De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude qu'elle avait préparée pour lui.

Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti, fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement, appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de l'aube (29 juin 1670).

Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?» Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la princesse de Bavière.

L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du choléra-morbus (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II, qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on donna.

Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère, voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»

Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette chose énorme et outrageuse à la nature?

Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner, l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV (aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.

Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit: «Madame se meurt! Madame est morte!»—Et encore: «L'eût-elle cru, il y a six mois?»—Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot, trop compris: «Madame fut douce envers la mort, comme elle l'était pour tout le monde.»

CHAPITRE XI
PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE
1670-1672