Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites savaient bien que penser.

Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly. Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant, de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent, l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à Paris.

Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus exquise, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti, ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau.

Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre (1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes les parents qui se plaignent.

On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le catholicisme, pourvu que les protestants se soumissent. Et, soumis une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.

Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais, ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres, ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés d'y servir.

Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.

Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité; on lui maria sa sœur, on gorgea son ministre. Puis, contre l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.

Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le Téméraire et déconcerta sa fortune.

Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité. L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la Hollande d'Orient, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien que la guerre intérieure contre le protestantisme.