Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût heureux.

Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout contraire, l'excès de la tolérance.

L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II, conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes: 1o la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2o la masse encore pauvre des arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande, contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté, pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre ferme et des soldats aventuriers.

Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux partis. On peut dire la Cène hollandaise. Les glorieux marins (habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le peintre de mettre au bas le nom: Judas.

Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en Provence, un autre aux Pays-Bas. Le Taciturne, son héros, véritable grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne), c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la maison d'Orange. Ferme Credo, que la famille garda, suivit par tous moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable. Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille, l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par Guillaume III.

Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de cœur, qui ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III, qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut, mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV, mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice, sa gloire et son crime.

Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et soutint ce personnage, dont tout le sens est Non.

La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince, ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un faux air de héros.

Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne de son cœur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé. Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux. De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine.

Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui, pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis, d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait de son affection particulière. Honneur insigne, inattendu, qui encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois l'aideraient à la prendre.