La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie, et la mange à plaisir. C'est le père du soldat; il ne voit nul excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux, prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant. Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé, que l'Allemagne appartenait au roi de France.
C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et malheureux homme.
C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce. Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal, d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.
Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée, contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver soixante millions de plus, sinon qu'un autre les trouverait. Il fut anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt; là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est la gravitation.
Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point, l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé, colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en sursaut et frappa juste,—sur York, sur le grand parti de Rome et de la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans les entrailles du pays.
Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection l'Angleterre, le patriotique parti puritain,—et la fausse Angleterre française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc. (Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux, dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences, marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple des hautes primes de l'hypocrisie.
Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de plus grand.
Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du Test. Quiconque a des charges publiques doit: 1o jurer que le roi (non le pape) est le chef de l'Église; 2o déclarer ne pas croire au principal des dogmes catholiques.
Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité. Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.
La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais, avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et le dispensa du serment.